Larry Martin et le Blues

Bien connu comme musicien de studio, comme arrangeur et producteur, le guitariste Larry Martin se lança à partir de 1976 dans la production de grands noms du Blues, genre alors délaissé dans son pays d'origine et maintenu en résidence surveillée dans quelques cabarets spécialisés alors que certains géants mythiques du style étaient encore prêts à livrer témoignage.

C'est en enregistrant le pianiste Champion Jack Dupree en octobre 1976 par la marque Saravah/RCA, qu'il commença son catalogue, découvrant d'emblée ce qui allait en faire le style : éloignés de leurs racines, comme exilés dans un studio européen et entourés de (souvent très) jeunes musiciens, ces vétérans légendaires allaient instinctivement adapter leur manière à une certaine modernité, découvrant eux-mêmes une autre facette de leur génie et lui insufflant une nouvelle énergie.

Parallèlement Larry Martin allait faire découvrir à l'Europe, le Blues jusque là négligé de la Côte Ouest avec les séries du San Francisco Blues Festival, transformer le guitariste Luther Allison – alors inconnu – en grande star et procéder à la formidable résurrection de Screamin' Jay Hawkins (Real life, 1983).

Le producteur n'ayant jamais donné d'information sur ces sessions, nous devons nous contenter des confidences des musiciens pour en savoir plus. Et on peut semble-t-il affirmer que son influence lors des enregistrements était très pressante, à la différence de ce qui se faisait à l'époque pour un style de musique qu'on se contentait d'enregistrer de façon plus ou moins passive.

On décèle cependant aucune tendance à l'observation d'un dogme particulier par un producteur qui par ailleurs vouait une ferme détestation aux spécialistes et autres ayatollahs du Blues qui ne cessent de pulluler. Ainsi les enregistrements pouvaient aller de la plus extrême sophistication (Sonny Rhodes, S. J. Hawkins) à une spontanéité provoquée, voire à la pure improvisation quand la situation s'y prêtait ; de telle sorte que "Goin' thru the bushes" de Robert Pete Williams fut enregistré dans un bar au cours d'une fête célébrant la fin du disque officiel de l'artiste et Lightnin' Hopkins – qui se savait condamné et aux limites de l'épuisement – sur le petit magnétophone du producteur (pour l'occasion bassiste) au cours d'une réunion familiale à Houston, Texas (ce fut là sa dernière apparition). Quant à Champion Jack Dupree, fabuleux raconteur d'histoires d'Amérique, il fut tellement mis en confiance que jusqu'à la fin de sa vie il n'enregistra plus qu'à Paris sous la même direction.

Plus de vingt-cinq ans après, la situation est radicalement différente. Les grands noms du Blues enregistrés pendant toute cette période par un producteur inspiré sont tous disparus et vénérés désormais dans le monde entier comme des artistes fondateurs, leur musique universellement reconnue et leurs suiveurs, légions. Les enregistrements dont nous donnons ici des échantillons sont considérés de nos jours comme des classiques et portent le témoignage unique d'une époque où certains grands artistes faillirent disparaître dans l'oubli.